L’incendie qui a ravagé le marché central de N’Zérékoré dans la nuit du 18 au 19 juin 2026 n’a pas seulement détruit des boutiques et des marchandises. Il a brutalement mis en lumière plusieurs faiblesses structurelles de l’économie guinéenne : la vétusté des infrastructures marchandes, la faible bancarisation des acteurs économiques et le quasi-absence d’une culture de l’assurance.

Quelques heures ont suffi pour transformer le principal centre commercial de la Guinée forestière en un immense champ de ruines. Boutiques, magasins, entrepôts et hangars ont été réduits en cendres, emportant avec eux le fruit de plusieurs années de travail de centaines de commerçants. Selon les premiers témoignages recueillis sur place, d’importantes sommes d’argent conservées dans des coffres-forts ont également été consumées par les flammes, aggravant davantage l’ampleur des pertes. Plusieurs sources locales décrivent un niveau de destruction presque total du site.
Face à l’émotion suscitée par cette tragédie, le président Mamadi Doumbouya a ordonné la reconstruction rapide du marché et promis l’accompagnement des victimes. Une délégation gouvernementale s’est rendue sur place pour exprimer la solidarité de l’État et annoncer les premières mesures de soutien.
Mais au-delà de la réponse d’urgence, ce drame pose une question fondamentale : pourquoi chaque incendie de marché en Guinée se transforme-t-il systématiquement en catastrophe économique et sociale ?
Des marchés encore prisonniers d’un autre âge
Le marché central de N’Zérékoré illustre la réalité de nombreux espaces commerciaux du pays. Conçus à une époque où les volumes d’échanges étaient beaucoup plus modestes, ces marchés sont aujourd’hui confrontés à une forte densité humaine, à des installations électriques souvent précaires et à l’absence de véritables dispositifs de prévention des incendies.
Dans plusieurs grandes villes guinéennes, les commerçants évoluent dans des infrastructures qui ne répondent plus aux exigences d’un commerce moderne. Les allées étroites compliquent l’intervention des secours, les systèmes de sécurité sont insuffisants et les équipements anti-incendie sont souvent inexistants ou inopérants.
L’incendie de N’Zérékoré rappelle ainsi l’urgence d’un vaste programme national de modernisation des marchés, avec des normes adaptées aux réalités du commerce contemporain.
La faible bancarisation, un risque majeur
L’un des aspects les plus frappants de cette catastrophe demeure la disparition de fortes sommes d’argent conservées dans les boutiques et les magasins.
Dans de nombreux marchés guinéens, il n’est pas rare que les commerçants gardent quotidiennement plusieurs millions de francs guinéens dans des coffres-forts ou à domicile. Cette pratique traduit la faible pénétration du système bancaire dans l’économie nationale.
Malgré les progrès du mobile money, une grande partie des transactions continue d’être réalisée en espèces. Pour de nombreux opérateurs économiques, la banque reste perçue comme coûteuse, éloignée ou peu adaptée aux réalités du commerce informel.
Résultat : lorsque survient un sinistre majeur, non seulement les marchandises disparaissent, mais également les liquidités destinées au réapprovisionnement, au paiement des fournisseurs ou aux dépenses familiales. La catastrophe économique devient alors totale.
L’assurance, grande absente de l’économie populaireLe drame de N’Zérékoré met également en évidence la faiblesse du secteur de l’assurance en Guinée.La majorité des commerçants sinistrés ne disposaient vraisemblablement d’aucune couverture contre les incendies. Cette situation est loin d’être exceptionnelle. Dans le pays, l’assurance demeure largement limitée aux obligations administratives liées aux véhicules ou à certaines entreprises formelles.
Pour une grande partie de la population, assurer son commerce est souvent considéré comme une dépense inutile plutôt qu’un investissement de protection. Cette méfiance historique envers les produits d’assurance laisse des milliers de familles sans filet de sécurité lorsqu’une catastrophe survient.
Dans les économies plus développées, une partie importante des pertes est absorbée par les compagnies d’assurance. En Guinée, les victimes doivent généralement compter sur leurs propres ressources, la solidarité communautaire ou l’intervention de l’État.
Reconstruire autrementL’engagement du gouvernement à reconstruire le marché constitue une réponse attendue par les populations. Toutefois, la reconstruction ne devrait pas se limiter à rebâtir les infrastructures détruites.
Cette catastrophe offre également l’opportunité de repenser le modèle des marchés guinéens : infrastructures sécurisées, réseaux électriques normalisés, systèmes anti-incendie modernes, promotion de la bancarisation et développement de solutions d’assurance accessibles aux petits commerçants.
Car si les murs peuvent être reconstruits en quelques mois, les milliards de francs partis en fumée, les années d’efforts anéanties et la confiance perdue des commerçants mettront beaucoup plus de temps à être reconstitués.
À N’Zérékoré, l’incendie a consumé bien plus qu’un marché. Il a révélé les vulnérabilités profondes d’une économie encore largement informelle, où l’épargne dort dans les boutiques, où l’assurance demeure marginale et où chaque catastrophe menace de faire basculer des milliers de familles dans la précarité
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